Partagez cette page 

Le parcours de la PAL

La Politique d’aménagement linguistique de l’Ontario (PAL) fête dix années de succès. Elle est un modèle pour nombre de communautés.

De Philippe Orfali
Illustrations : Michelle Thompson / Anna Goodson

Photo illustrée d’un garçon portant sac à dos et casquette. De nombreux élèves, parfois accompagnés d’un parent, marchent en direction de l’école. Des membres du personnel de l’école les accueillent. Des pièces de couleurs variées, semblables à du papier de soie, sont superposées à l’école.

Dans les salles de classe, les corridors et même à la cafétéria des écoles de langue française de la province, elle est aujourd’hui si omniprésente qu’on oublie parfois qu’elle n’a pas toujours fait partie intégrante de l’éducation en français. Et pourtant, la Politique d’aménagement linguistique (PAL) de l’Ontario célèbre ses dix années d’existence. Dix années de succès, mais aussi de bouleversements dont les enseignantes et enseignants ont été à la fois les principaux architectes, les témoins… et les cobayes. Dix années qui ont constitué les balbutiements d’un ambitieux projet de société que de nombreuses communautés en situation minoritaire tentent désormais de reproduire.

Août 2005. Johanne Leroux, EAO, se souvient encore de la frénésie qui habitait le personnel enseignant de l’école secondaire publique De La Salle. L’établissement de la basse-ville d’Ottawa, qui offre des concentrations artistiques ainsi que le programme de douance, se targuait depuis longtemps de faire vivre et de transmettre la culture franco-ontarienne à ses élèves. Malgré tout, la mise en vigueur de la PAL, dévoilée par le gouvernement à l’automne précédent, allait transformer les façons de faire.

«On sentait que, finalement, on allait pouvoir recevoir de l’appui financier et pédagogique pour cet aspect-là de l’éducation franco-ontarienne. On gère nos écoles depuis 1970 seulement. Il y a encore du rattrapage à faire dans certains milieux. On avait besoin de cet outil pour nous guider. On a compris dès le début que c’était un plan d’action systémique pour l’éducation en milieu minoritaire», explique la nouvelle retraitée qui fut, jusqu’en juin dernier, l’enseignante intervenante PAL de son école.

Depuis longtemps, les enseignantes et enseignants des écoles de langue française de l’Ontario ont un rôle qui dépasse celui de leurs collègues anglo-ontariens ou franco-québécois. En plus d’enseigner en français, ils ont le mandat de protéger, de valoriser et de transmettre le français et sa culture à leurs élèves. La PAL a permis d’encadrer cette pratique et, surtout, de l’intensifier.

Des besoins criants

Déjà, en 1994, le ministère de l’Éducation avait élaboré un cadre intérimaire en aménagement linguistique afin d’améliorer les compétences langagières en français des élèves. Cette mesure allait prendre tout son sens en 1998 avec l’octroi de la gestion scolaire. Alors que, dans plusieurs régions de l’Ontario, des sections de langue française géraient les écoles au sein de conseils scolaires de langue anglaise, cette année-là, 12 conseils scolaires de langue française indépendants ont vu le jour. La réalité a vite rattrapé les francophones, se rappelle Denys Giguère, alors agent de communication principal à l’Ordre des enseignantes et des enseignants de l’Ontario et aujourd’hui directeur des politiques et des programmes d’éducation en langue française au ministère de l’Éducation.

«On comptait 94 000 élèves dans les écoles de langue française en 1998. En 2004, on en avait perdu 10 000. Il fallait renverser la vapeur.» Les résultats aux tests normalisés et l’exode de nombreux élèves du système de langue française vers les écoles de langue anglaise suscitaient également l’inquiétude, se souvient-il.

La culture franco-ontarienne était alors – et est toujours d’ailleurs – caractérisée par une assimilation accrue, et de nombreux élèves inscrits dans une école de langue française ne parlaient que peu français, voire pas du tout, quand ils commençaient l’école.

C’est dans ce contexte que la PAL a vu le jour. Après avoir consulté des intervenants du milieu de l’éducation, des chercheurs spécialisés sur la question de la francophonie en situation minoritaire et des principaux acteurs de la communauté franco-ontarienne, Queen’s Park avait ciblé trois objectifs précis :

Pour tenir compte de facteurs tels que l’entrée de nouveaux arrivants francophones dans les écoles, mais aussi d’autres types d’élèves ayant besoin d’un appui en français, le ministère de l’Éducation a en outre élaboré deux autres initiatives propres aux écoles de langue française : le programme de perfectionnement du français – devenu depuis le Programme d’appui aux nouveaux arrivants (PANA) –, de même que l’Actualisation linguistique en français (ALF), qui vise surtout les enfants ayant droit à l’éducation de langue française en vertu de l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés : des enfants nés au Canada dont la langue maternelle est le français; des enfants ayant déjà entamé leur scolarité en français au Canada; des enfants dont le frère ou la sœur étudie en français; ou encore des enfants dont les parents ou grands-parents ont le droit d’envoyer leurs enfants à l’école de langue française, mais qui éprouvent certaines difficultés en français.

Photo illustrée de deux élèves arrivant aux portes de l’école. Ils sont accueillis par un membre du personnel. Des pièces de couleurs variées, semblables à du papier de soie, sont superposées à l’entrée de l’école.

Le projet de mise en œuvre de la PAL a été un travail de longue haleine, souligne Janine Griffore, EAO, sous-ministre adjointe au ministère de l’Éducation, Division de l’éducation en langue française, de l’éducation autochtone et de la recherche. À l’échelle de la planète, peu d’États avaient entrepris d’intégrer de telle façon l’appropriation linguistique et la construction identitaire dans le parcours pédagogique des enfants.

Dans chaque conseil scolaire, on a créé des postes de «leader PAL» afin d’assurer la mise en vigueur de la politique. Tous les mois, il y avait des rencontres au Ministère, à Toronto. «Il y avait des objectifs très précis et des cibles à atteindre, et nous les suivions d’année en année. Ça a canalisé l’énergie», explique M. Giguère. Dans chacune des écoles, on a constitué une équipe PAL afin de passer en revue la pédagogie et d’y intégrer des composantes de la PAL.

Le Ministère a formé le personnel enseignant pour qu’il comprenne les rouages de la nouvelle politique et son intégration en salle de classe.

Peu à peu, grâce au Centre franco-ontarien de ressources pédagogiques (CFORP), des outils et des programmes d’activités ont vu le jour, notamment afin d’appuyer les enseignants dans une multitude de matières et à tous les cycles. Étant donné que jusqu’à 15 pour cent de la matière enseignée aux élèves franco-ontariens peut différer du programme utilisé dans les écoles de langue anglaise, il fallait pouvoir tirer avantage de chacun des cours.

En 2009, le Ministère créait la trousse Pour l’avenir de la francophonie ontarienne afin d’orienter les écoles dans leur démarche d’admission, d’accueil et d’accompagnement des élèves et de formation des enseignants. La plupart des conseils scolaires de langue française de l’Ontario ont aussi créé des postes d’«enseignants intervenants PAL» dans leurs écoles. Ces intervenants PAL aident leurs collègues à mettre en œuvre la politique. Dans plusieurs écoles, ils jouent à la fois un rôle d’animateur communautaire, de conseiller pour les autres enseignants et de champion de la francophonie. Dans les établissements du Conseil des écoles publiques de l’Est de l’Ontario, dont fait partie De La Salle, l’intervenant PAL est responsable du conseil des élèves de l’école et de toutes les activités scolaires et parascolaires à caractère socioculturel. L’un des défis a été de sortir du simple cadre de la salle de classe pour aller à la rencontre de la communauté et de comprendre que le fait français ne pouvait pas seulement se vivre entre la cloche du matin et celle de la fin de l’après-midi. Dans la même veine, afin de renforcer les compétences langagières des élèves, certains conseils scolaires de langue française ont pris l’initiative, quelques années avant la naissance de la PAL, d’offrir la maternelle à temps plein à tous les élèves, ce qui permettait de les mettre en contact bien plus tôt avec la langue française et sa culture de façon intensive, réduisant ainsi, à l’arrivée en 1re année, les inégalités entre les jeunes chez qui le français est couramment parlé à la maison et ceux chez qui l’anglais ou une autre langue domine les échanges.

L’amélioration des compétences langagières est intimement liée à la création d’espaces propices à la communication sans jugement.

Dix ans plus tard, les résultats aux tests normalisés de l’Office de la qualité et de la responsabilité en éducation (OQRE) se sont améliorés. Les résultats montrent que le taux de réussite au test provincial de compétences linguistiques, instauré peu avant la PAL pour tous les élèves de 10e année, a augmenté régulièrement. Le nombre d’écoles de langue française est passé de 402 en 2004, à 446 en 2013; et, l’an dernier, la province a passé la barre des 110 000 élèves inscrits dans une école de langue française.

Des défis subsistent

Mais combien d’entre eux sont pleinement à l’aise en français? Combien d’élèves inscrits dans le système de langue française passent au système de langue anglaise entre l’élémentaire et le secondaire? Parmi les diplômés d’une école secondaire de langue française en Ontario, combien d’entre eux poursuivent leurs études dans les collèges et universités de langue française ou bilingues?

L’un des grands problèmes relativement à la PAL est l’absence de données scientifiques permettant d’observer son progrès, souligne Mme Griffore. «On n’a pas de données fiables concernant le passage du secondaire au postsecondaire. On ne peut donc pas dire s’il y a eu une amélioration. Toutefois, depuis l’adoption du projet de loi 10 [en 2014], ce genre de données est récolté. On pourra suivre l’évolution.»

Pour autant qu’elle suscite l’admiration ailleurs (voir page suivante), la PAL n’a pas réglé tous les problèmes auxquels fait face l’éducation de langue française en milieu minoritaire. Pour Mme Griffore, les défis cernés au moment de l’élaboration de la politique sont les mêmes qu’on cherche à endiguer dix ans plus tard. «L’apprentissage de la langue, ce sera toujours un défi en milieu minoritaire. La communication orale et écrite [en français] est toujours à travailler. Il y a aussi toute la notion d’appropriation de l’identité, de la construction identitaire. La question se pose : “Qu’est-ce que ça signifie d’être Franco-Ontarien en 2015?”»

La pédagogue et sociolinguiste Phyllis Dalley, EAO, professeure à la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa, abonde dans le même sens. «L’une des choses sur lesquelles on doit certainement travailler, c’est de créer des espaces sécuritaires où les jeunes osent prendre la parole en français.» Ses recherches conseils effectuées dans les 12 conseils scolaires de langue française montrent que l’amélioration des compétences langagières est intimement liée à la création d’espaces propices à la communication sans jugement. «Quand on parle d’un problème de mathématiques, ce n’est pas le moment de dire à un élève : “On ne dit pas ceci, on dit cela.”, expose-t-elle. Il faut permettre aux gens de ne pas parler un français parfait.»

Pour le personnel enseignant, la PAL continue aussi de poser des défis. L’appropriation du rôle double de pédagogue et de transmetteur culturel doit également être renforcée, surtout auprès des enseignants originaires de l’extérieur de l’Ontario, croit Sylvie Longo, EAO, enseignante dans le système d’éducation de langue française en Ontario depuis 1990, aujourd’hui surintendante de l’éducation au Conseil scolaire Viamonde, dans la région du Grand Toronto. «Qu’ils viennent du Québec ou d’un autre pays, les enseignants sont excellents. Cela dit, tous ne comprennent pas nécessairement d’emblée l’importance de la construction identitaire ou les enjeux propres à nos communautés, de notre vécu de Franco-Ontariens. C’est un défi de conscientiser les nouveaux enseignants à l’importance de l’approche culturelle et au besoin de faire appel, dans leur enseignement, à des référents culturels qui sont ceux de nos élèves, tous les jours, », affirme la pédagogue originaire de Sudbury. Selon les consultations que le Ministère a menées au cours de la dernière année, en plus de la construction identitaire des élèves, celle des enseignants constitue aujourd’hui une priorité de la communauté scolaire franco-ontarienne. Par conséquent, la formation liée à la PAL est aussi un champ d’action prioritaire.

Mme Longo aimerait, par exemple, que le personnel enseignant, les écoles et les conseils scolaires disposent de plus d’outils pour mettre en pratique la PAL. «Si, collectivement, on avait plus d’exemples ou d’instructions d’actions précises, peut-être qu’on serait encore meilleurs!»

On doit en faire davantage pour assurer la fidélisation des élèves, ajoute Mme Dalley. Dans une région du sud de la province, les écoles nourricières ont été jumelées à leur école secondaire, et les élèves du secondaire ont organisé des journées d’activités en français pour les élèves de l’élémentaire. «Cette création d’un pont, qui est bien plus qu’une visite du bâtiment de l’école, a eu un effet très positif sur la fidélisation des élèves. Ça prend des projets comme ça pour avoir un impact concret et durable.»

Johanne Leroux est d’avis que le Ministère et les conseils scolaires doivent faire une plus grande place aux différentes cultures qui composent aujourd’hui l’Ontario français. «Les jeunes d’aujourd’hui aspirent à être citoyens du monde. Le français n’est pas toujours leur langue maternelle. Ce qu’il faut leur faire comprendre, c’est qu’ils peuvent porter sur leur cœur un drapeau d’un autre pays, celui du Canada et aussi un drapeau franco-ontarien. L’un n’empêche pas l’autre. Il y a de la place pour le drapeau vert et blanc.»

La PAL continuera d’exister, mais le Ministère affirme qu’il entreprendra des mesures visant à la «moderniser».