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Pratiques exemplaires

Photo de Martine Comeau, enseignante agréée de l’Ontario, assise sur une création artistique en bois.

Le compte est bon

Insuffler dynamisme et passion aux élèves est le rêve de tout enseignant de mathématiques. Martine Comeau a relevé ce défi après avoir été forcée de constater que ses propres leçons étaient en manque d’oxygène.

De Philippe Orfali
Photos : Matthew Liteplo

Exclusivité en ligne : Visionnez une vidéo de nos Pratiques exemplaires à Pour parler profession.

Il y a quatre ans, en pleine leçon de mathématiques, Martine Comeau, EAO, a eu une révélation en regardant ses élèves, visiblement ennuyés par sa matière. Si elle voulait qu’ils s’intéressent aux maths et ressortent de son cours avec les compétences requises dans la vie, elle devait revoir ses façons de faire. Quel constat angoissant pour une jeune enseignante!

Le coup de barre était toutefois nécessaire, croit aujourd’hui celle qui enseigne les mathématiques de la 9e à la 12e année au Centre professionnel et technique Minto, à Ottawa.

Spécialisée dans l’enseignement des métiers et desservant les adolescents, cette école secondaire de langue française est unique en Ontario. Elle offre des cours théoriques et techniques menant au diplôme d’études secondaires, et se distingue par la taille restreinte de ses groupes d’élèves, par son équipe innovante et par ses techniques d’apprentissage individualisées. Au Centre Minto depuis le début de sa carrière, il y a 11 ans, Martine Comeau est un pilier de cette approche.

«Je voyais mes élèves jouer avec leur cellulaire sous le pupitre et se ruer vers la porte dix minutes avant la fin du cours. Je me demandais si j’allais être forcée de lutter contre cela à perpétuité. Je me disais qu’il devait y avoir une manière d’enseigner les mathématiques qui soit amusante, mais néanmoins rigoureuse. Je craignais d’innover, parce que j’ai des attentes très élevées envers mes élèves, lesquels sont surtout dans la filière appliquée», explique la lauréate d’un Prix d’excellence en enseignement de la capitale en 2015. En plus de les engager et de les motiver, elle devait leur donner confiance en leurs capacités d’apprendre les mathématiques.

Photo de Martine Comeau, enseignante agréée de l’Ontario, debout en face de deux élèves, des garçons, assis à une table. À l’arrière-plan, une autre élève regarde le tableau.
Martine Comeau, EAO, laisse libre cours à son imagination pour capter l’attention de ses élèves comme leur demander d’utiliser des formules mathématiques pour créer des œuvres d’art. Elle leur a récemment demandé de dessiner un bonhomme sourire.

Délaisser les techniques traditionnelles d’enseignement, c’est plus simple à dire qu’à faire. Mme Comeau décide donc de métamorphoser son enseignement de façon progressive. «Notre conseil scolaire – le Conseil des écoles catholiques du Centre-Est (CECCE) – est très fort sur la transformation de l’apprentissage et je me suis dit : “Bon, on se lance.”»

Pour donner la piqûre des mathématiques à ses élèves, Mme Comeau devait s’adapter à leurs forces et particularités. En discutant avec eux et en les observant, elle a vite compris que les feuilles d’exercices mathématiques à remplir tout seul au crayon en angoissaient plus d’un. Elle s’est donc procuré des tableaux blancs de diverses tailles. «On dirait qu’ils ont moins peur de faire des erreurs ainsi, car c’est moins stressant d’effacer un tableau et de recommencer. Sur la feuille, ça semble très officiel, et quand on efface, ça laisse des traces.»

Elle a aussi rangé dans sa bibliothèque les manuels de mathématiques, et mis au rancart la prise de notes et les longues soirées de devoirs, après avoir constaté que les cahiers étaient rarement consultés. «Je mise plutôt sur les défis et la compréhension. Une fois qu’on a véritablement compris un problème ou le sens caché d’une formule, on peut passer au prochain concept. Pas besoin de refaire dix fois la même chose», dit-elle en riant. Elle remet toutefois régulièrement, à la fin de chaque cours, une feuille où l’on retrouve les grandes lignes de l’apprentissage, les formules apprises et un exemple au long pour pouvoir y revenir, au besoin.

La plupart des cours commencent par une mise en situation, une question, voire une énigme tirée de diverses sources, comme le web, puis adaptée pour répondre aux exigences du curriculum de l’Ontario. Le jour du passage de Pour parler profession, la photographie d’une intersection avec une station-service achalandée et un camion-citerne était affichée au tableau blanc interactif.

«Qu’est-ce que vous voyez ici? Quelle question pourrait-on se poser aujourd’hui?», lance l’enseignante à son groupe d’élèves. Tout de suite, plusieurs mains se lèvent. L’un propose de dénombrer les voitures passant tous les jours à cet endroit. Un autre parle de la variation du prix de l’essence et du rythme des feux de circulation. Puis, un troisième pose son attention sur le camion-citerne. «On pourrait mesurer combien de litres il y a dans le camion», suggère-t-il.

Le visage de Martine s’illumine. «La question qui m’intéresse aujourd’hui, c’est de savoir la valeur de l’essence que l’on retrouve dans ce camion», dit-elle. Elle leur demande ensuite d’énumérer les données dont ils auront besoin, comme le prix de l’essence et le volume du réservoir, puis elle les mène peu à peu à énumérer les étapes pour les obtenir, telles que les dimensions du cylindre. Puis, on passe aux choses sérieuses. Tantôt seuls, tantôt en équipe, sur leurs tableaux respectifs, les élèves en viennent à calculer (correctement ou non) le volume du cylindre contenant l’essence, puis la valeur du précieux chargement.

Quand la cloche sonne, tout le monde semble étonné que les 75 minutes se soient déjà écoulées. Un élève laisse même échapper un soupir de déception. Pour Martine Comeau, c’est mission accomplie.

Durant la préparation des leçons, Mme Comeau laisse libre cours à son imagination. Tout récemment, elle a demandé à ses élèves de dessiner un bonhomme sourire à l’aide d’une calculatrice graphique disponible dans l’internet, chacun devant entrer les diverses formules nécessaires pour dessiner les cercles, paraboles et autres formes requises pour créer yeux, sourire et contour du visage. Lors d’un deuxième exercice, certains ont même dessiné des montagnes, crabes et autres «œuvres» mathématiques, aujourd’hui fièrement affichées dans la salle de classe.

Les élèves retirent énormément des façons de faire de Mme Comeau, selon Dominic, inscrit en 10e année. Il juge qu’il est plus facile et rapide d’assimiler la matière au moyen des défis critiques et des autres stratégies de Mme Comeau qu’en apprenant «par cœur». «Mme Comeau ne parle pas pendant tout le cours. On commence avec une question. Elle nous laisse la chance de trouver nous-mêmes les solutions aux problèmes. On peut travailler debout ou assis. Elle a même acheté des crayons pour écrire sur les fenêtres! Ça nous aide parce qu’en bougeant un peu, on est davantage concentrés que si on était assis pendant 75 minutes devant une feuille d’exercices. » Pour lui, Martine Comeau est une alliée de ses élèves.

«Ce sont donc les élèves qui font la majeure partie du travail, et non l’enseignante qui offre un cours magistral», résume Mme Comeau. Évidemment, tout est préparé et peu de place est laissée à l’improvisation. Elle guide leur discussion et les démarches qu’ils doivent entreprendre. Le reste vient d’eux-mêmes. «Ça me permet au passage de constater s’ils comprennent réellement et ainsi de passer au prochain concept si je juge qu’ils maîtrisent celui sur lequel on travaille. C’est parfois étonnant de constater qu’ils s’en souviennent, même des mois plus tard!»

«S’améliorer et s’adapter ne signifie pas qu’il faut jeter tout ce que l’on a enseigné.»

Elle encourage les téléphones intelligents, mais dans un contexte mathématique. Les élèves peuvent se servir de calculatrices ou chercher des vidéos pertinentes pour leur apprentissage, par exemple.

Chacune de ses journées se termine par une évaluation des techniques employées, car Mme Comeau juge qu’il est primordial de se remettre en question au quotidien. Elle n’hésite pas à reconnaître qu’elle a peut-être laissé «trop» de place aux élèves, au début de son changement d’approche. «C’est normal de devoir s’ajuster après avoir essayé une nouvelle méthode. Et, surtout, s’améliorer et s’adapter ne signifie pas qu’il faut jeter tout ce que l’on a enseigné pendant dix ans à la poubelle», dit-elle.

Si elle reconnaît que la taille restreinte de ses groupes d’élèves (de 5 à 15 selon l’année) constitue un avantage, la plupart de ses techniques sont applicables à des classes plus nombreuses, assure-t-elle.

«Toutes les écoles devraient avoir des enseignantes comme Martine, affirme sans hésiter Dany Dumont, EAO, directeur du Centre Minto depuis 2007. C’est un bijou. Les élèves mangent des mathématiques quand ils sont avec elle, car elle va les chercher à chaque leçon grâce à des défis critiques, des mises en situation et des vidéos engageantes. Elle a commencé petit et, après avoir constaté à quel point les élèves s’investissaient pendant son cours grâce à ces techniques, elle s’est plongée plus profondément dans cette approche. On en bénéficie parce qu’elle n’hésite pas à faire part de ses succès avec l’équipe de l’école. Son approche est contagieuse.»

Cette rubrique met en vedette des enseignantes et enseignants qui ont reçu un prix en enseignement. Ces personnes répondent aux attentes de l’Ordre en incarnant des normes d’exercice professionnel élevées.

5 astuces pour se dépasser

À ceux qui souhaitent exceller dans l’usage d’approches novatrices, Martine Comeau propose cinq conseils pratiques inspirés des changements qu’elle a elle-même apportés à ses méthodes.

  1. Parlez moins

    Dans ma salle de classe, l’enseignant et l’élève n’ont pas un rapport émetteur-récepteur. Je ne détiens pas la science infuse! Lorsque j’enseigne, ce sont eux qui parlent le plus. La meilleure façon pour moi de voir ce qu’ils comprennent de la matière, c’est de les laisser réfléchir tout haut et parler entre eux pendant mon cours.

  2. Pensez… autrement

    Donnez-leur des choix et ils seront plus investis dans leur apprentissage. Mes élèves préfèrent travailler debout à l’aide d’un tableau blanc plutôt qu’assis à leur pupitre avec une feuille, un crayon et une gomme à effacer, car ils trouvent cela moins intimidant. Qui suis-je pour les forcer à travailler assis s’ils apprennent mieux autrement?

  3. Ils ont tort? Tant mieux!

    Laissez-les se tromper. On apprend de ses erreurs! À force de fournir indices et pistes aux élèves, ceux-ci n’ont pas toujours le temps de faire ce qui est le plus important : réfléchir. Les erreurs sont primordiales pour comprendre. C’est pourquoi je les laisse tenter diverses approches avant de voir en groupe la façon de résoudre le problème.

  4. Mettez-les au défi!

    Concentrez-vous davantage sur le processus de résolution de problèmes et moins sur la réponse à des problèmes simples. Offrez des défis critiques ou des problèmes ouverts plutôt que des questions auxquelles on répond en une ligne. C’est étonnant de constater ce que les élèves sont capables de faire, et ils seront fiers de leur travail.

  5. Détendez-vous!

    Ne craignez pas de perdre le contrôle de votre classe en tentant d’innover. Quand l’élève est engagé dans la résolution d’un problème ou d’un défi, il ne pense pas à son cellulaire ni aux minutes qui le séparent de la récréation. Vous aurez ainsi moins de discipline à faire. L’essayer, c’est l’adopter!