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Le jugement professionnel

Apprendre à faire des choix judicieux

De Jennifer Lewington
Photo : KC Armstrong

Photo de Karen Murray, enseignante agréée de l'Ontario, directrice d'équité, d'antiracisme et d'anti-oppression pour l'ensemble du Toronto District School Board.
Karen Murray, EAO

Au printemps 2018, quand Karen Murray, EAO, alors directrice adjointe d’une école intermédiaire de Toronto, a pris une décision qui allait bouleverser les élèves, le personnel et les parents, il y avait beaucoup d’émotion dans l’air.

L’équipe de relai de son école, qui venait de se classer deuxième à l’épreuve d’athlétisme, était en liesse : elle s’assurait une place dans les finales de la ville. Gentiment, un parent a spontanément offert de conduire l’équipe à une pizzéria pour fêter l’occasion et leur épargner le trajet d’une heure en autobus scolaire pour les ramener à l’école.

Mme Murray a refusé. Avec diplomatie, elle a contredit son personnel, refusé l’offre du parent et rejeté les supplications des élèves ainsi que celles des autres parents qui avaient téléphoné pour donner une permission de dernière minute. Imperturbable, elle a expliqué que les règles de sécurité du Toronto District School Board l’obligeaient à s’assurer que les élèves reviennent d’un évènement avec le même moyen de transport qu’ils avaient pris pour s’y rendre, à savoir dans ce cas-ci, l’autobus scolaire.

Elle a basé sa décision impopulaire sur l’intérêt des élèves. «Votre jugement professionnel doit prévaloir contre l’envie du moment, l’emporter sur la situation et dominer les émotions, déclare Mme Murray. Les élèves étaient déçus, mais je n’avais pas le choix.»

Tous les jours, le personnel enseignant et l’administration doivent prendre des décisions fondées sur leur formation pédagogique, leurs valeurs éthiques et leur apprentissage continu – c’est l’essence même du jugement professionnel. L’importance des médias sociaux, le raffermissement des règles relatives à la protection de la vie privée et les attentes accrues du public quant à l’approche des écoles concernant les questions de racisme, d’homophobie et d’équité sociale s’intensifient. Par conséquent, devant surmonter des enjeux plus élevés que jamais, les praticiens doivent peaufiner leurs compétences et leurs valeurs professionnelles.

«Dans une société aux besoins et aux préoccupations sans cesse croissants, le professionnalisme est essentiel au succès de votre carrière», explique Cathy Bruce, EAO, doyenne de l’École des sciences de l’éducation de l’Université Trent, à Peterborough, en Ontario. L’établissement figure parmi les nombreuses facultés qui adaptent les programmes d’études au rythme des nouveaux défis éthiques, dont les médias sociaux. «Les enseignants prennent des décisions de minute en minute, ajoute-t-elle. Nombre de décisions rentrent dans le cadre du curriculum, mais elles incluent presque toujours une composante de jugement professionnel.»

En tant qu’apprenants, les enseignants ont accès à une foule de ressources sur la prise de décision professionnelle, en commençant par les normes d’exercice et de déontologie de la profession enseignante ainsi que le Cadre de formation de la profession enseignante de l’Ordre des enseignantes et des enseignants de l’Ontario.

«Votre jugement professionnel doit prévaloir contre l’envie du moment, l’emporter sur la situation et dominer les émotions.»

«Ces ressources, y compris les trousses de ressources de l’Ordre, les cours menant à une qualification additionnelle (QA) et les ateliers qui donnent vie aux normes, représentent la vision collective du professionnalisme en enseignement», affirme Déirdre Smith, EAO, chef des Normes d’exercice de la profession et d’éducation. «Le jugement professionnel se situe au cœur de cette identité professionnelle.»

«Tous les jours, les enseignants et les administrateurs doivent prendre des décisions fondées sur leur formation pédagogique, leurs valeurs éthiques et leur apprentissage continu – c’est l’essence du jugement professionnel.»

Pour encadrer les apprenants d’aujourd’hui, qui ont des besoins de plus en plus diversifiés en matière de langue, de culture et de besoins particuliers, les enseignants cherchent à respecter leur obligation de favoriser la réussite de tous les élèves. Cet automne, l’Ordre prévoit publier une nouvelle ressource sur les normes de déontologie en enseignement du point de vue de la culture mohawk. Élaborée par une artiste mohawk, elle servira de complément à d’autres ressources d’apprentissage autochtones agréées par l’Ordre.

«Les pédagogues doivent [adopter] une position éthique permettant de reconnaitre si les programmes d’études, les méthodes d’évaluation ou les ressources qu’ils utilisent privilégient certaines perspectives aux dépens d’autres, souligne Mme Smith. Pendant de nombreuses années en Ontario, les perspectives et visions du monde des Autochtones ont été défavorisées; elles étaient peut-être absentes ou muettes… [Nous devons nous demander] quelles sont les voix que nous n’entendons pas et quelles sont celles que l’on entend.»

L’Ordre prévoit ajouter très bientôt de nouvelles publications aux ressources actuelles des directions d’école, soit des guides de discussion, des livrets narratifs et d’autre matériel de perfectionnement professionnel élaborés par des enseignants. Ces ressources reflètent l’expérience des enseignants et permet d’appuyer la prise de décision éthique, l’inclusion de l’histoire des Autochtones, les perspectives mondiales et le leadeurship, ainsi que la lutte contre l’oppression et le racisme, et ce, dans la pratique quotidienne.

«Elles sont élaborées en collaboration avec des instructeurs et des concepteurs de qualification additionnelle qui font preuve d’une compréhension très sophistiquée des pratiques contre l’oppression et qui tenaient déjà compte de ces éléments dans leurs cours menant à une QA, explique Mme Smith. Nous les avons invités à nous faire part de leurs méthodes émancipatoires, à révéler leurs méthodes antioppressives et à les rendre visibles aux yeux des autres pédagogues.»

À la lumière de leur engagement à l’égard de pratiques éthiques, les enseignants doivent réfléchir aux préjugés involontaires qui, même par inadvertance, pourraient désavantager certains élèves.

Mme Murray, directrice d’équité, d’antiracisme et d’anti-oppression pour l’ensemble du Toronto District School Board, déclare : «La situation que vit un élève blanc de la classe moyenne n’est pas la même que celle d’un élève faisant l’objet de propos racistes dans une autre partie de la ville… Pour exercer votre jugement professionnel, vous devez savoir ce que vous faites, pourquoi vous le faites et essayer d’empêcher vos préjugés ou suppositions de guider vos gestes.»

Selon elle, l’autoréflexion aide à faire des choix judicieux. «Était-ce la bonne décision? Pourquoi avons-nous pris cette décision? demande-t-elle. Notre décision doit nous inspirer confiance.»

La capacité de réfléchir aux pratiques fondées sur la connaissance du programme d’études peut renforcer la confiance de l’enseignant durant les conversations – qui s’avèrent parfois difficiles – avec les parents.

En troisième année de carrière, Fred Van Elburg, EAO, était au service des Lakehead Public Schools, à Thunder Bay, en Ontario. Il raconte avoir été fortement surpris pendant une soirée parents-enseignants quand la mère d’un de ses élèves lui a demandé pourquoi sa fille (alors en 6e année) n’avait obtenu qu’une moyenne de «B» en communication orale et écrite.

«Bien entendu, j’en transpirais parce que j’étais relativement inexpérimenté, dit-il. Mes documents du programme d’études étaient devant moi. J’ai expliqué que [l’élève] se situait bien à ce niveau-là [sur le plan scolaire] et j’étais en mesure de le prouver.»

M. Van Elburg a également expliqué ses stratégies d’enseignement, notamment les conversations en classe avec l’élève qui était généralement douée sur le plan scolaire, mais faible en communication. Puis il a expliqué à la mère quel travail sa fille pouvait faire pour obtenir un «A». En fin de compte, elle l’a remercié : «un pédagogue avait donné, pour la première fois, une note appropriée à ma fille», lui a-t-elle alors dit.

Les conversations entre parents et enseignants ne se déroulent pas, malheureusement, toujours de manière aussi harmonieuse, surtout quand l’enseignant doit justifier une décision prise en classe.

En tant qu’enseignant de maternelle à Toronto possédant 10 ans d’expérience, Nick Radia, EAO, a lu à ses élèves, il y a plusieurs années, un livre très apprécié sur l’identité du genre intitulé My Princess Boy. Même s’il s’attendait à ce que les parents s’opposent à son choix, il savait que le programme d’études permettait aux élèves d’apprendre la valeur de la diversité, d’une image positive de soi et de la confiance en soi.

Comme il l’avait espéré, les élèves ont participé à une discussion sérieuse. Quelques jours plus tard, à l’école, la mère d’un élève a informé l’enseignant que son conjoint avait été gêné par le choix de livre.

M. Radia avait établi des liens solides avec les parents de ses élèves; il a donc pu s’assoir avec la mère, écouter ses préoccupations et lui faire part de son raisonnement pédagogique. Plus tard, il a parlé au père qui, encore loin d’être persuadé, a néanmoins accepté l’explication de M. Radia, à savoir que «cela fait partie de [son] travail et [qu’il] ne fai[t] rien en dehors de [son] rôle».

M. Radia souligne que le résultat confirme le besoin d’intégrer la participation des parents dans la pratique professionnelle.

«Cela prend un certain temps pour apprendre comment [parler aux parents]. Mais plus vous le faites, plus vous pourrez faire des choses qui sont importantes et qui peuvent prêter à controverse pour certains parents», dit-il.

Bien que l’enseignement semble une expérience solitaire, les pédagogues chevronnés disent qu’ils sollicitent l’avis professionnel de leurs collègues.

«Mes ressources humaines ont toujours été mon meilleur outil», explique Natalie Shlemkevich, EAO, qui enseigne les langues et les études religieuses aux élèves de la 9e à la 12e année à l’école secondaire catholique l’Horizon, un établissement du Conseil scolaire catholique du Nouvel-Ontario situé dans le Grand Sudbury.

Enseignante depuis 10 ans, elle fait la distinction entre les discussions informelles et les débats éclairés avec ses pairs.

«Je ne veux pas dire qu’il faut bavarder au sujet des élèves dans la salle du personnel, explique-t-elle, mais plutôt qu’il faut avoir une discussion professionnelle avec un des adultes de confiance dans mon école, leur demander : “Comment puis-je aider cet élève?” ou “Y a-t-il des ressources externes dont nous devons parler?”».

Au début de sa carrière, Mme Shlemkevich a rencontré un élève timide qui était venu lui faire part de ses inquiétudes à l’égard d’un «ami» ayant des problèmes de santé mentale. Elle a consulté un conseiller d’expérience à l’école qui lui a recommandé un travailleur social pour aider l’élève.

Aujourd’hui, l’enseignante chevronnée dit tirer parti des connaissances des collègues de l’école et des représentants du conseil scolaire à l’occasion des rencontres axées sur l’élaboration des plans d’enseignement individualisés pour les élèves qui ont des difficultés en classe. «J’ai 23 enfants devant moi, ils ont tous besoin d’apprendre et ils apprennent tous de façon différente, dit-elle. Certaines choses fonctionnent pour un enseignant, d’autres fonctionnent pour moi. Comment pouvons-nous collaborer en vue [d’aider l’élève]?»

«Cette insistance sur la collaboration, les réseaux et le mentorat est un thème du programme d’études de la Faculté d’éducation de l’Université Western, à London, en Ontario. Une séance de “transition vers la pratique” est offerte aux étudiants pour leur permettre de découvrir l’approche d’enseignants et d’administrateurs expérimentés en situation “de dialogues et de discours concurrentiels” », explique Kathy Hibbert, doyenne adjointe de la Faculté de formation en enseignement.

«Nous essayons de les aider à comprendre que [la prise de décision] n’est jamais un processus clair et précis, c’est toujours un peu flou, explique-t-elle. Nous devons les préparer à penser au type de décisions qu’ils seront appelés à prendre dans l’exercice de leurs fonctions.»

Cet automne, sa faculté prévoit tester un cours qui permettrait aux étudiants de discuter de sujets difficiles ou controversés, notamment l’éducation sexuelle, avec des parents dans le cours. Mme Hibbert souligne que l’objectif du cours est d’encourager les étudiants à pratiquer l’écoute et la communication.

Quant au jugement professionnel, Mme Hibbert rappelle aux enseignants que «leur plus grande responsabilité consiste à travailler pour les enfants».

Utilisation des médias sociaux

Tant pour les nouveaux que pour les anciens enseignants, s’aventurer sur le terrain miné de l’éthique liée aux médias sociaux peut s’avérer un défi.

L’an prochain, l’École d’éducation et d’apprentissage professionnel de l’Université Trent prévoit élaborer un nouveau cours sur la technologie en salle de classe, le jugement professionnel et la question plus générale de l’utilisation de la technologie par les élèves. Ce cours abordera notamment les relations appropriées entre enseignants et élèves dans le cadre des médias sociaux, les réponses efficaces à la cyberintimidation et l’affichage de messages personnels sur internet.

«La manière dont vous vous présentez dans les médias sociaux est, pour l’essentiel, accessible au public, même quand vous essayez d’en limiter la diffusion», explique Mme Bruce, doyenne de l’université.

Alison Gaymes San Vicente, EAO, directrice de l’encadrement des directions d’école et de l’amélioration des écoles pour l’ensemble du Toronto District School Board indique que «nombre de jeunes enseignants fréquentent les médias sociaux et envoient des gazouillis à leurs élèves, avec les meilleures intentions du monde, pour les informer des travaux scolaires». Par exemple, un nouvel enseignant pourrait afficher la photo d’un projet de sciences dans laquelle parait le visage d’enfants, sans avoir obtenu l’autorisation des parents.

De plus, elle avertit les nouveaux enseignants de ne pas donner leur numéro de téléphone personnel aux élèves et de ne pas se lier d’amitié avec eux sur Facebook.

Mme Gaymes San Vicente conseille aux pédagogues qui craignent de faire une erreur de prendre le temps de penser avant d’agir.

«En dehors des questions de sécurité auxquelles nous devons répondre instantanément, peu de choses exigent une réponse immédiate. Souvent, dans ces situations, vous pouvez consulter quelqu’un, dit-elle. Il est important d’avoir un réseau de collègues.»

(Pour en savoir plus sur l’usage approprié des médias sociaux, lisez la recommandation professionnelle de l’Ordre Utilisation des moyens de communication électroniques et des médias sociaux (version actualisée).