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Ils ont abandonné leur carrière pour enseigner et ils en sont profondément transformés.

De Teddy Katz
Illustration : LeeAndra Cianci
Photos : Matthew Plexman et AVEC L’AIMABLE AUTORISATION DE LISA MARIE DOERKSEN ET DE TIMOTHY GRIFFIN

Nazila (Nazzy) Reyhani Ghasabeh, EAO.
Nazila (Nazzy) Reyhani Ghasabeh, EAO

Avant, ils étaient analyste de satellites à la NASA, hygiéniste dentaire, inspectrice en santé-sécurité dans une entreprise de biotechnologie, monteur de tuyaux de vapeur, gestionnaire forestier et banquier. Nombreux sont les chemins qui mènent à l’enseignement.

Les enseignantes et enseignants qui choisissent la profession comme seconde carrière apportent leur expérience, leurs connaissances et leur expertise à la salle de classe. Et, à la lumière du plus récent sondage sur la transition à l’enseignement de l’Ordre, mené en 2020, lequel souligne le besoin d’avoir un plus grand nombre de pédagogues en Ontario, nous pourrions voir plus d’entrées tardives dans la profession.

Nous avons parlé avec six enseignantes et enseignants agréés de l’Ontario qui ont trouvé passion et mission dans leur seconde vocation.

Lisa Marie Doerksen, EAO, était analyste de satellites à la NASA

Lors de son stage en tant qu’analyste de satellites à la NASA, au Goddard Space Flight Center, dans le Maryland, Lisa Marie Doerksen, EAO, s’est donné une mission après avoir été marquée par un commentaire sarcastique de son superviseur.

La stagiaire avait constaté que la logique mathématique dans l’ébauche d’un document qu’elle examinait était erronée, et elle l’avait remise en question. Son superviseur lui a répondu : «Ils avaient de très mauvais enseignants de mathématiques au secondaire.»

«Avec ces paroles, il a créé un monstre, dit-elle, car ce commentaire m’est resté en tête et j’ai décidé de me tourner vers l’enseignement pour rectifier la situation.»

Mme Doerksen a toujours adoré les mathématiques. C’était sa matière principale à l’université. D’ailleurs, son chien, Kepler, porte le nom du mathématicien du XVIIe siècle.

Toute jeune, la petite Lisa Marie, enfant racialisée ayant grandi aux États-Unis, avait demandé à sa mère ce qu’elle pourrait faire plus tard comme carrière. Cette dernière lui avait répondu : «Ce que tu veux.» La jeune femme a donc tout essayé, littéralement.

Lisa Marie Doerksen, EAO.
«J’adore enseigner les maths à tous les cycles. J’adore mon travail.»
— Lisa Marie Doerksen, EAO

Elle a été adjointe au budget et à la comptabilité pour une compagnie d’assurance, et a été animatrice radio à temps partiel pour une station gospel. Or, elle s’éparpillait et s’ennuyait; elle cherchait toujours sa véritable vocation.

Le commentaire de son superviseur de la NASA l’a aidée à trouver sa voie : elle enseigne maintenant les mathématiques depuis 30 ans, plus récemment à l’Earl Haig Secondary School, à Toronto. (Elle est désormais chef de la section de mathématiques.)

Dans ses cours, Mme Doerksen traite les mathématiques non pas comme un «sport de spectateurs», mais comme l’objet d’une expérimentation dont l’objectif est de trouver des moyens concrets d’aider les élèves à résoudre des problèmes.

Par exemple, pour enseigner l’inclinaison, elle a acheté de petites voitures du magasin à un dollar et a demandé aux élèves de construire des routes inclinées et de faire la course avec les voitures pour voir jusqu’où elles pouvaient monter la rampe. Elle leur faisait ainsi voir l’inclinaison et la formule en action.

«J’adore enseigner les maths à tous les cycles pour que les élèves deviennent ce qu’ils veulent tout en comprenant les maths derrière tout cela. J’adore mon travail.»

Nazila Reyhani Ghasabeh, EAO, était inspectrice en santé-sécurité dans une entreprise de biotechnologie

Nazila (Nazzy) Reyhani Ghasabeh, EAO, et sa famille ont fui l’Iran durant la guerre avec l’Irak dans les années 1980. Ils sont d’abord allés en Allemagne avant de s’installer au Canada lorsqu’elle avait 17 ans.

Sa mère, qui était infirmière, chérissait de grands rêves pour elle et ses deux sœurs : «Elle avait l’habitude de dire qu’elle avait changé de pays pour nous, ses filles. Elle voulait que nous ayons la meilleure éducation possible.» La jeune fille avait l’impression que, si sa famille avait changé de pays pour elle et ses sœurs, elles devaient toutes devenir médecins ou neurochirurgiennes.

Or, à cinq ans, la petite Nazila nourrissait un rêve différent : elle était fascinée par son enseignante de maternelle et avait pris l’habitude d’écrire à la craie sur la porte marron de sa chambre. Mais, au Canada, elle s’est plutôt dirigée vers une autre carrière.

«À l’époque, mon rêve était plutôt celui de ma mère. Au fond de moi, j’ai toujours su que je voulais être enseignante.» Réaliser son rêve semblait impossible, surtout lors de sa première année au Canada en tant qu’élève de 11e année. En cours de biologie, son enseignant distribuait des manuels et il ne lui en a pas donné un.

«J’ai dit “donnez-moi un manuel”, et il a secoué la tête. Je sentais qu’on riait autour de moi et il m’a dit : “Non, toi, tu ne parles pas anglais.” J’étais tellement gênée. Je suis restée plantée là. Je n’arrêtais pas de répéter que j’en voulais un. Il m’a alors donné un manuel, à contrecœur.»

Nazila Reyhani a persévéré. Elle a tellement travaillé qu’elle a fini par devenir la meilleure élève de la classe.

Elle a rapidement appris l’anglais et a étudié les sciences de la vie à l’université. Toutefois, sa demande d’admission à l’école de médecine n’a pas été acceptée. Elle a éventuellement obtenu une maitrise en biologie cellulaire et moléculaire.

L’étudiante s’est alors dirigée vers les industries pharmaceutiques et biotechnologiques. Elle a décroché des emplois de premier plan en recherche et développement. Pourtant, à 33 ans, elle ne se sentait pas heureuse et a vécu son premier moment charnière.

«J’étais l’inspectrice en santé-sécurité de mon entreprise. Un jour, alors que j’étais en train de former environ 100 personnes sur la santé et la sécurité, une exigence obligatoire pour tous les nouveaux employés, je me suis dit : “Je suis en train d’enseigner. C’est faisable.”»

Deux ans plus tard, Nazila Reyhani s’est inscrite à un programme de formation à l’enseignement. Elle a été surprise de la réaction de ses parents. «Ils ont été, tous les deux, tellement heureux pour moi.»

Elle a fini par enseigner les sciences au secondaire. «Lorsque je parlais de sciences aux élèves, je ne me contentais pas d’enseigner les notions à partir d’un manuel; je leur parlais de mon expérience.»

Mme Reyhani est chef de la section d’orientation à l’Alexander Mackenzie High School, à Richmond Hill, et apprend à aider les élèves issus de communautés à risque.

«L’enseignement est la meilleure profession qui soit. J’adore ça.»

Curtis Sandberg, EAO, était monteur de tuyaux de vapeur

Après avoir obtenu son diplôme d’études secondaires à Thunder Bay, Curtis Sandberg, EAO, était impatient de poursuivre ses études en enseignement. Or, lorsqu’il a obtenu son diplôme en 2012, le marché de l’emploi n’était pas très prometteur. Le seul poste en enseignement qu’il a pu trouver nécessitait un trajet de deux heures et demie, et il savait qu’il devrait probablement y rester quelques années.

Sur le point de fonder une famille, le jeune homme s’est tourné vers les métiers en tant que monteur de tuyaux de vapeur, comme certains membres de sa famille. Il a commencé une formation d’apprenti et a travaillé pour une entreprise de construction mécanique, pour finalement obtenir la certification supérieure Sceau rouge, un programme de certification qui établit des normes pour évaluer les compétences des ouvriers.

Les monteurs de tuyaux de vapeur travaillent sur les systèmes de chauffage par chaudière, qu’on trouve généralement dans les écoles, les grands immeubles de bureaux ou les hôpitaux. Ils installent la tuyauterie pour raccorder ces systèmes. «Honnêtement, je travaillais sur des équipements dont je ne connaissais même pas l’existence. Je suis extrêmement heureux de l’avoir fait. Cette expérience m’a mené aux débouchés que j’ai maintenant.»

Curtis Sandberg a été monteur de tuyaux de vapeur pendant neuf ans. L’année dernière, alors père de deux jeunes enfants à la maison, il ne voulait plus voyager pour son travail. C’est à ce moment que sa première passion l’a interpelé.

«J’ai été embauché pour enseigner le programme de technologie de fabrication au Superior Collegiate & Vocational Institute, une école secondaire locale. Si je ne m’étais pas investi dans les métiers et n’avais pas mené cette carrière antérieure, je n’aurais pas pu décrocher cet emploi, car il faut détenir la certification Sceau rouge pour l’obtenir.»

Son travail : donner aux élèves un avant-gout de chaque métier. «C’est important. Il y a une pénurie de travailleuses et travailleurs dans les métiers spécialisés partout au Canada.»

Même s’il a emprunté un chemin détourné pour se retrouver en salle de classe, M. Sandberg affirme que tout arrive pour une raison. «Lorsque j’ai commencé à enseigner, je savais que je voulais apporter ma contribution. Mais maintenant, je joue un rôle pour lequel j’ai reçu une formation officielle [en travaillant] sur le volet pratique de ce programme. C’était mon destin.»

Valérie Murzello, EAO, était hygiéniste dentaire

Valérie Murzello, EAO, était l’hygiéniste dentaire principale d’une clinique dentaire. Elle avait également été formatrice dans un collège dentaire, son premier avant-gout de l’enseignement.

Après 15 ans, elle s’est lentement dirigée vers la profession. C’est que le travail d’hygiéniste est physique et répétitif, et elle commençait à éprouver des problèmes dans le cou et les poignets.

Pendant cette période, Mme Murzello a également fait du bénévolat dans les écoles de ses enfants et fait la lecture aux élèves. «J’adorais ça. Le temps passait vite. Quand je rentrais à la maison, je me sentais vraiment bien en repensant à la journée que j’avais passée à l’école.»

Il y a cinq ans, elle s’est inscrite à un programme de formation à l’enseignement et a changé de carrière.

«Je dois l’avouer : mon retour aux études a été difficile. Quand on retourne à l’école à 40 ans et que toute la population étudiante est au début de la vingtaine, cet écart peut causer une grande anxiété.»

En tant que francophone, elle a trouvé un poste permanent immédiatement après avoir obtenu son diplôme dans une école élémentaire de langue française. Elle travaille maintenant pour le Conseil scolaire catholique MonAvenir à Toronto.

«J’ai dû m’adapter, c’est sûr. En hygiène dentaire, le travail était intense pendant la journée, mais je ne trainais pas le travail jusque chez moi. Quand on enseigne, on n’arrête jamais d’y penser.»

Pourtant, Valérie Murzello n’a aucun regret. «Surtout aujourd’hui, où beaucoup de gens changent de carrière, je dis à mes enfants que c’est normal d’avoir plusieurs carrières dans une vie. Même si c’est angoissant.»

Timothy Griffin, EAO, était gestionnaire forestier

Lorsque le Terre-Neuvien Timothy Griffin, EAO, a obtenu son diplôme universitaire en foresterie en 1987, il a trouvé un emploi d’été dans le nord de l’Ontario et n’en est jamais reparti.

M. Griffin a fait carrière pendant 19 ans dans l’aménagement forestier, mais il a perdu son emploi en 2006 lorsque la multinationale pour laquelle il travaillait a fermé ses portes.

Il s’investissait déjà dans la communauté en aidant à gérer le hockey mineur et avait toujours eu un intérêt pour l’enseignement. Or, il avait 44 ans, à l’époque. «À cet âge-là, on se dit qu’on a un bon emploi et on se demande pourquoi on retournerait à l’école. Je n’étais plus un jeunot. Mais quand on perd son emploi, on est forcé d’agir.»

Timothy Griffin était l’un des plus âgés de sa classe lorsqu’il s’est inscrit au programme de formation à l’enseignement en 2007. Comme il vivait dans une communauté éloignée, il a pu trouver immédiatement un emploi et a commencé à enseigner dans une école secondaire catholique, avant de devenir directeur d’école en 2017.

Timothy Griffin, EAO.
«J’ai parlé de ce que c’est que d’être dans la brousse à cinq heures du matin quand il fait -40°C.»
— Timothy Griffin, EAO

M. Griffin vit à Longlac, une petite ville de 1 400 habitants. «Nous sommes quelque peu isolés. Les jeunes n’ont pas accès aux mêmes services que ceux qui habitent à Thunder Bay, à trois heures de route. Ils n’ont pas accès à différentes activités, à moins que nous les organisions pour eux. Et c’est ce que nous faisons.»

Une année, M. Griffin a emmené ses élèves en voyage en Islande. Il a également apporté son expérience professionnelle en classe. «La foresterie, les mines et la machinerie lourde constituent une grande partie de l’économie de la région. J’ai parlé de ce que c’est que d’être dans la brousse à cinq heures du matin quand il fait -40°C.»

Aujourd’hui directeur d’école, Timothy Griffin réfléchit à son parcours. «Je dirais simplement que [cette transformation] peut être faite. C’est angoissant [de perdre son emploi]. Mais on n’est jamais trop vieux [pour apprendre de nouvelles choses].»

Rishi Soondarsingh, EAO, était banquier

Rishi Soondarsingh, EAO, avait tout pour lui : il travaillait dans les services aux entreprises et le secteur du crédit-bail depuis six ans. Et, comme il parlait couramment français, il ne cessait d’être promu. «Je connaissais du succès, mais j’avais plutôt l’impression d’échouer en gravissant les échelons.»

Tous les 18 mois, il se sentait démotivé. Psychologiquement, il n’était pas fait pour un cubicule. «J’étais malheureux, mais je ne m’en rendais pas vraiment compte.»

La mère de M. Soondarsingh avait été enseignante, mais il voulait tracer sa propre voie. Quand il a constaté comment il se sentait quand il entrainait des nageurs et encadrait de jeunes athlètes, il a décidé de tout repenser.

«Un jour, je me suis dit que je n’en pouvais plus. J’ai posé ma candidature à la Faculté d’éducation. J’y pensais depuis très longtemps. Il s’agissait juste de sacrifier le salaire et d’être prêt à faire les démarches nécessaires.»

Depuis 2013, il enseigne le français à la West Oak Public School, à Oakville. C’est la plus longue période de sa carrière où il a fait le même travail.

«Quand j’étais jeune, il n’y avait pas beaucoup d’enseignants qui me ressemblaient. Aujourd’hui, mon expérience diversifiée intéresse les élèves. Ils me demandent comment je m’appelle, quelles sont mes origines et pourquoi je porte mon rakhi (bracelet). Je me sens comme un exemple à suivre.»

Selon Rishi Soondarsingh, les contrastes entre ses différentes carrières sont frappants. Dans le secteur privé, il était plus difficile de voir le fruit de son travail. «À l’école, quand un enfant est en difficulté, tout le monde travaille ensemble pour l’aider à réussir. Il n’y a rien de plus gratifiant.»

L’ancien banquier souligne une autre grande différence : «Le travail n’est jamais le même. Chaque jour, je me retrouve face à l’inattendu. J’adore ça.»