de Linwood Barclay Cétait en cinquième année, je crois bien, que jai réalisé que les enseignants étaient des personnes. Auparavant, je ne métais pas vraiment arrêté à lidée que mes enseignants pouvaient avoir une vie au-delà de ma classe en banlieue de Toronto. Ils étaient là à mon arrivée à 8 h 30 et là encore à mon départ à 15 h 30. Tout portait à croire quils dormaient à lécole. Quils préparaient leurs repas à lécole ou quon leur y envoyait à manger. Des détails tout cela! Je ne pouvais les imaginer avec une maison et une famille. Il est vrai quun enfant perçoit le monde dun point de vue égocentrique. Ces enseignants nétaient là que pour moi. Pour menseigner. Existait-il donc autre chose à faire qui comptait davantage? Puis, par un beau samedi matin lors du voyage quotidien aux épiceries avec mes parents (jamais un seul magasin; nous nous déplacions dépicerie en épicerie à une vitesse folle pour profiter des soldes de la semaine annoncés à grands renforts de publicité dans les journaux), jai vu mon enseignante de cinquième année dont jétais follement amoureux (je lève, ici, le voile sur tout un pan de ma vie). Je venais davaler un hot dog et je buvais mon orangeade Honey Dew, fraîche de lénorme sphère transparente dans laquelle elle brassait voilà quelques minutes. Elle est apparue au bout dune allée, poussant un chariot; je crois quelle a été la première à me saluer, puis mes parents se sont adressés à elle. Jen étais resté figé, ni plus ni moins. Tant de choses métonnaient. Dabord que mon enseignante existait le samedi. Puis, quelle paraissait dans des lieux publics, à lextérieur de lécole. Enfin quelle achetait de la nourriture. Elle mangeait. Jai jeté un coup dil entre les barreaux de son chariot pour voir ce quelle achetait. Pain, lait, ufs. Une boîte de céréales. Qui leut cru? Je navais que très peu à lui dire. Comme bien des enfants qui rencontrent leurs enseignants à lextérieur de lécole, je me confondais en timidité et en maladresse. Pour couronner le tout, elle parlait à mes parents. Quallait-elle leur révéler? Rien de bon ne pouvait se dégager dune rencontre impromptue entre mon enseignante et mes parents. Puis, elle est partie et je ne lai revue que le lundi matin. Pourtant, elle nétait plus la même. Il me semblait en connaître davantage sur elle que mes camarades de classe. Notre relation avait changé. Quelle nait soufflé mot de notre rencontre ne signifiait en rien que notre relation navait pas cet élément de plus par rapport aux autres. Au moins, cest ce que je me disais. Puis en huitième année, mes parents ont acheté un site de villégiature dans les Kawartha et mon enseignant, Monsieur French, un jeune célibataire qui en était à ses débuts en enseignement, avait dit en juin, à la fin de lannée scolaire, quil se pourrait quil passe dans le coin pendant lété. Mes parents lui ont dit quil serait le bienvenu et quil pourrait dormir dans la roulotte. Quil ait accepté loffre de mes parents ne ma pas surpris; ce qui ma étonné, cest de le voir arriver à notre chalet en sandales, short et t-shirt. On voyait même ses orteils. Il avait des genoux. Où était donc son veston? Quen était-il de sa cravate? Heureusement, je montais au secondaire, à Fenelon Falls. Il était hors de question que je puisse encore le prendre au sérieux. Cest à lécole secondaire que jai appris que les enseignants pouvaient être non seulement des personnes, mais aussi des amis. Je me rappelle lun dentre eux en particulier qui menseignait lart et le dessin, un homme plutôt excentrique qui vivait seul, qui préférait la compagnie de jeunes et jolies femmes et qui conduisait une rutilante Thunderbird décapotable. Il sintéressait à mes talents artistiques. Je me rappelle encore à quel point jai été touché quand il sest présenté aux funérailles de mon père. Javais alors 16 ans. Il connaissait la plomberie, la menuiserie, et ma mère lui a demandé sil pouvait effectuer certains travaux à notre centre de villégiature. Nos chalets de location étaient plutôt rustiques, sans grandes commodités à lintérieur, et il fallait rénover les salles de bains pour hommes et femmes. Nous avons travaillé côte à côte pendant quelques jours après lécole, sommes allés chercher du bois de construction, avons installé un urinoir, des tuyaux pour un nouveau lavabo. Nous avons utilisé une colle spéciale pour assembler les tuyaux de plastique; il fallait laisser la porte ouverte en raison de la forte odeur de la colle. Ce fut une révélation de voir un enseignant exécuter ce type de travail, de parler dautres choses que de lécole, de lentendre jurer quand il se frappait la main avec le marteau et souvent même sil ne frappait pas sa main avec le marteau. Des années plus tard, je veux toujours que mes enfants me parlent de la vie privée de leurs enseignants. Ma fille a annoncé lautre jour que son enseignant de théâtre avait enseigné le théâtre à des prisonniers. Intéressant! (À ce que je sache, il avait le droit de quitter la prison en fin de journée.) Comme mon épouse enseigne à la maternelle, je suis toujours témoin de la fébrilité dun enfant qui rencontre son enseignante. Les plus petits pointent du doigt et tirent la manche des vêtements des parents. «Regarde, murmurent-ils, mon enseignante.» Les yeux grand ouverts, ils la rencontrent au centre commercial, lobservent déposer une boîte grand format de Tide dans le coffre arrière de son auto au Costco. Être marié à une enseignante de lélémentaire, cest tout comme être marié à une vedette rock : impossible daller où que ce soit sans être reconnus et arrêtés en public. Ma femme me dit quun jour, pendant quelle faisait la queue aux toilettes, elle a rencontré une élève et sa grand-mère qui a cru bon de sinformer du rendement de sa petite-fille à lécole ces temps-ci. Je crois que les enseignants savent que le reste du monde nest pas fait que de curieux. Bon, peut-être un peu. Il est tout naturel de vouloir en connaître un peu sur les personnes avec lesquelles nous passons nos journées, qui nous aident à nous préparer pour le monde. Il est bon de savoir que les enseignants viennent à lécole avec bien plus que des devoirs notés et des plans de leçon. Ils ont des histoires à conter, des joies, des victoires, des tragédies, des échecs. Trop souvent, les enseignants nous paraissent comme un tout. Les enseignants par-ci. Les enseignants par-là. Pourtant, ce sont des individus. Et cest souvent de leurs qualités individuelles que nous tirons nos meilleures leçons. Linwood Barclay est chroniqueur au Toronto Star et auteur. Son ouvrage le plus récent, Last Resort: A Memoir, est publié chez McClelland and Stewart.
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