La maternelle et le jardin d’enfants à temps plein

de Jennifer Lewington

Finley, le fils de Lesley Hart, commencera la maternelle en septembre. À la rentrée, il comptera parmi les premiers enfants de quatre et cinq ans à bénéficier, en vertu d’une décision audacieuse de l’Ontario, de journées complètes d’apprentissage. Mme Hart, qui vit à London, s’enthousiasme à l’idée de ce qui attend Finley, qui fêtera ses quatre ans en novembre.

«Je sais qu’il est prêt à apprendre», affirme Mme Hart, qui est présidente du conseil de l’école publique Stoneybrook, dans le nord de London, où sont inscrits Finley et ses deux sœurs âgées de sept et neuf ans. «J’espère qu’il sera mieux préparé pour la 1re année et qu’il apprendra à lire et à écrire mieux que ses sœurs quand elles étaient à ce niveau.»

Stoneybrook fait partie des quelque 600 écoles (comptant environ 35 000 élèves) choisies pour la première étape du programme provincial optionnel qui sera lancé cet automne. Dès 2011, plus de 200 autres écoles seront ajoutées au programme, ce qui représente 50 000 élèves de plus. La mise en œuvre complète du programme est prévue pour l’année scolaire 2015-2016.

Mme Hart fonde de grands espoirs sur le programme, mais a également quelques inquiétudes relativement à la volonté de la province d’offrir une journée continue de soins et d’apprentissage aux enfants, volonté qui, si elle est intégralement mise en œuvre, propulsera l’Ontario au premier rang en Amérique du Nord.

«Je sais qu’il servira de cobaye, déclare Mme Hart en parlant de son fils. Il y aura une importante courbe d’apprentissage à négocier.»

Mme Hart n’est pas la seule à avoir des sentiments mitigés. Malgré l’enthousiasme du public et l’accumulation des études canadiennes et internationales sur la pertinence de l’apprentissage en bas âge pour bien lancer les enfants sur la voie de la réussite, les parents, les enseignantes et enseignants, les éducatrices et éducateurs de la petite enfance, les directions d’école, les administratrices et administrateurs des conseils scolaires ainsi que les conseillères et conseillers scolaires devront tous négocier une courbe d’apprentissage cette année.

Tout cela parce qu’il n’existe aucun modèle en Ontario, dans les conseils scolaires de langue anglaise, pour la mise en œuvre des changements importants annoncés en octobre dernier par le premier ministre Dalton McGuinty, lorsqu’il a donné son aval au programme de maternelle et de jardin d’enfants à temps plein. Ce projet lui avait été présenté par son conseiller spécial en apprentissage préscolaire, Charles Pascal, dans un rapport datant de juin 2009 intitulé Dans l’optique de notre meilleur avenir.

Il s’agit de la plus importante transformation que j’aie vue au cours de ma carrière.  

Directeur de la Fondation Atkinson, M. Pascal fait depuis longtemps la promotion des services intégrés aux enfants. Il a insisté sur l’importance d’agir : «Plus d’un enfant sur quatre entre en 1re année en accusant un retard important sur leurs pairs», a-t-il indiqué, ajoutant que nombre de ces enfants appartiennent à la classe moyenne et font face, entre autres, à des difficultés d’apprentissage. «Un trop grand nombre d’entre eux ne rattrapent jamais ce retard et finissent par adopter un comportement perturbateur en classe, ne terminent pas leurs études et ne sont jamais en mesure de participer entièrement à la société et d’y contribuer.»

Changements de fond

Dans ses recommandations, M. Pascal avait énoncé les éléments indispensables à l’apprentissage en bas âge en Ontario : apprentissage fondé sur le jeu chez les enfants de quatre et cinq ans, dans des classes dirigées par un enseignant et un éducateur de la petite enfance travaillant en tant que partenaires professionnels; service de garde en milieu scolaire payé par les parents et intégré à la journée d’école; et réseau de centres pour l’enfance et la famille offrant un accès simplifié à des services favorisant le développement des enfants, recourant à des interventions en temps opportun et appuyant des transitions réussies pour les enfants, de la naissance jusqu’à l’âge de 12 ans.

«Il s’agit de la plus importante transformation que j’aie vue au cours de ma carrière», remarque Jim Grieve, EAO. Directeur de conseil scolaire pendant de nombreuses années, M. Grieve a été nommé conseiller spécial à la mise en œuvre du programme d’apprentissage à temps plein des jeunes enfants au sein du ministère de l’Éducation. «Le reste du pays nous observe, dit-il. Nous serons tous des pionniers dans ce processus cet automne.»

Jusqu’à présent, il y a 238 000 enfants inscrits à des programmes préscolaires à temps plein et à demi-temps, et aucune administration scolaire de la province n’incorpore tous les éléments de la vision globale de M. Pascal.

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Julie Lacoursière, EAO, joue à un jeu de mots avec ses élèves.

Au milieu des années 1990, des écoles de langue française de l’Ontario ont introduit le concept de la maternelle et du jardin d’enfants à temps plein pour les enfants de quatre et cinq ans. Cependant, il fallait établir ou consolider des partenariats entre les enseignantes et enseignants, et les éducatrices et éducateurs de la petite enfance. Les 29 conseils scolaires catholiques de la province offrent des programmes d’une demi-journée, des journées en alternance ainsi que certains programmes à temps plein de maternelle et de jardin d’enfants, parfois en travaillant avec leurs propres organismes ou des tierces parties pour fournir un service de garde en milieu scolaire. Les conseils scolaires financés par la province offrent des options similaires, dans certains cas en conjonction avec des centres parentaux en milieu scolaire visant à améliorer la préparation à l’apprentissage des enfants d’âge préscolaire sur les plans physique, émotionnel et cognitif.

Lancer toutes les composantes du programme d’éducation de la petite enfance cet automne, embaucher et former des équipes d’enseignants et d’éducateurs de la petite enfance, mettre à l’essai un programme d’enseignement enrichi basé sur le jeu et prévoir une journée prolongée grâce à des services de garde offerts à l’école, cela représente un défi de taille. Malgré quelques difficultés concernant la mise en œuvre de toutes ces mesures, il existe un consensus sur le bien-fondé d’investir dans l’apprentissage des enfants.

Des études probantes

Un important corpus de recherches internationales menées au cours de la dernière décennie, y compris les travaux de Fraser Mustard au Canada, a permis d’établir un consensus sur l’importance d’avoir des programmes d’apprentissage de la petite enfance de qualité, avec des collations et des pauses-santé tout au long de la journée. Les chercheurs concluent que les enfants ont ainsi tendance à obtenir de meilleurs résultats aux examens de mathématiques et de lecture, atteignent des niveaux de scolarité plus élevés, décrochent moins souvent et jouissent d’une meilleure santé et d’une meilleure nutrition. L’économiste américain James Heckman, lauréat d’un prix Nobel, estime que chaque dollar investi pour les jeunes enfants génère un retour sur l’investissement de sept dollars au profit de la société. Un tel programme n’est pas encore instauré en Ontario. Bien que l’on ait alloué 1 million de dollars à la formation en nutrition des pédagogues, les goûters seront du ressort des conseils scolaires, des écoles et des parents.

«Le programme d’apprentissage de la maternelle et du jardin d’enfants est le programme le plus innovateur que nous ayons vu dans la province depuis longtemps, affirme Catherine Fife, présidente de l’Association des conseils scolaires publics de l’Ontario. Nous devons tous faire preuve d’un engagement continu pour assurer la réussite du programme. Les 12 prochains mois, prédit-elle, constitueront véritablement une année d’apprentissage pour les pédagogues et le système.»

Partir du bon pied

Alors que les préparatifs se font dans la bousculade, certaines écoles ont toutefois pris de l’avance. À Thunder Bay, par exemple, la directive provinciale visant à ce que les classes de maternelle et de jardin d’enfants (en moyenne de 26 élèves au lieu du maximum actuel de 20) soient dirigées par un enseignant agréé et un éducateur de la petite enfance accrédité n’est pas une idée nouvelle.

En 2002, le Lakehead District School Board a mis en place un programme de jardin d’enfants à temps plein et a choisi d’embaucher des éducatrices et éducateurs de la petite enfance, qui bénéficient d’une formation spécialisée sur le développement de l’enfant, pour former des équipes avec des enseignantes et enseignants qui comprennent le curriculum et les attentes en matière d’apprentissage. Le conseil scolaire offre actuellement des classes de maternelle deux jours par semaine et prévoit mettre en place des classes à temps plein dans cinq écoles cet automne.

«Nous nous estimons bien engagés sur la voie de la réussite avec cette initiative», affirme Catherine Siemieniuk, EAO, directrice de l’éducation au Lakehead District School Board, en se basant sur des années d’expérience de collaboration en classe.

Ce travail d’équipe semble se dérouler sans heurts à l’école communautaire publique Ogden, école élémentaire pour élèves ayant de très grands besoins, située dans le sud de Thunder Bay. Dès l’instant où elles arrivent à l’école, Jerry-Lynn Durant, EAO, et Shelley Crupi, EPE, éducatrice de la petite enfance, sont sur la même longueur d’onde; elles planifient ensemble une journée de jeux destinés à faciliter l’apprentissage de leurs 22 élèves du jardin d’enfants.

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Le matin, les élèves du jardin d’enfants de l’école communautaire publique Ogden de Thunder Bay discutent d’une histoire que Jerry-Lynn Durant, EAO, leur a lue.

À une table basse, plusieurs enfants jouent aux scientifiques pour essayer de prédire lesquelles des plantes à fleurs placées devant eux survivront la semaine suivante. Est-ce celles qui reçoivent beaucoup d’eau et de lumière, ou celles avec les feuilles pendantes qui ne reçoivent ni eau ni soleil? Mme Durant encourage les enfants à expliquer leur raisonnement avant de s’installer pour illustrer leur choix.

Dans une alcôve à l’extérieur de la salle de classe, Mme Crupi regroupe six élèves ayant des difficultés en communication orale. Ouvrant un grand livre d’images sur les fleurs, elle demande : «Quel mot commence par le son “f”?» Un élève s’empresse de répondre «Fleur!» Très rapidement, tous les élèves jouent le jeu.

Quelques instants plus tard, toute la classe se rassemble sur un tapis devant Mme Durant pendant qu’elle lit le même livre d’images. Les enfants qui ont reçu un coup de main de Mme Crupi lèvent la main en même temps que tous les autres pour se joindre à la discussion avec l’enseignante.

Nous devons tous faire preuve d’un engagement continu pour assurer la réussite du programme. 

Profitant pleinement des activités basées sur le jeu, les deux professionnelles suivent les progrès de chaque enfant dans l’énonciation des mots, l’apprentissage des lettres et le développement d’autres compétences. Pendant la journée, Mmes Crupi et Durant entretiennent une discussion sur les activités à entreprendre pour soutenir la croissance des enfants. Leur relation est basée sur le respect mutuel et la communication.

«Si vous dites que vous êtes une équipe, il faut fonctionner comme une équipe», déclare Mme Crupi, qui servira également d’accompagnatrice au conseil scolaire pendant la formation en vue de l’extension des classes de jardin d’enfants cet automne. «Les deux personnes sont tout aussi importantes l’une que l’autre dans la classe. Nous devons garder en tête que nous sommes ici pour agir dans le meilleur intérêt des enfants.»

Mme Durant est enseignante depuis sept ans et plus particulièrement au jardin d’enfants depuis 2008. Elle souscrit à la même philosophie. «Je suis remplie d’enthousiasme quand je vois les élèves réaliser des progrès avec deux pédagogues professionnelles à leurs côtés. Nous pouvons offrir davantage d’enseignement en petits groupes pour satisfaire aux besoins de nos élèves à risque.»

Mme Durant a la responsabilité des bulletins et de la communication avec les parents, en vertu de la réglementation provinciale sur le jardin d’enfants approuvée en avril. Mais Mme Crupi participe de près au processus d’évaluation, ses observations faisant partie intégrante des communications officielles aux parents. Mmes Crupi et Durant signent toutes deux les bulletins d’information mensuels envoyés à la maison et participent ensemble aux entretiens parent-enfant.

Des résultats tangibles

Cette collaboration produit des résultats tangibles. En septembre 2009, cinquante pour cent des élèves de la classe de jardin d’enfants ont été classés dans la catégorie «sous-­performants» lors d’une évaluation de leurs aptitudes à la communication orale. Au printemps 2010, le groupe d’élèves sous-performants ne comptait plus que neuf pour cent des élèves de la classe. «Les enfants ont fait de grands progrès au cours de l’année», affirme Mme Crupi.

Les porte-parole du Lakehead District School Board ne cachent pas la nécessité de consacrer du temps et des efforts pour développer des relations professionnelles positives.

«Au tout début, il était très difficile d’établir la différence entre l’éducateur de la petite enfance et l’enseignant, affirme la surintendante de l’éducation au Lakehead District School Board, Sherri-Lynne Pharand, EAO. Après de nombreuses années, nous commençons à peine à définir clairement en quoi consistent le rôle et la description d’emploi de chacun.»

La direction de l’école joue un rôle capital pour instaurer un climat de collaboration. Denise Baxter, EAO, directrice de l’école Ogden de Thunder Bay, estime que son rôle est d’écouter et d’encourager des discussions régulières au sujet des progrès des élèves. Les enseignants de l’école Ogden et ceux d’une école sœur se sont rencontrés pratiquement chaque mois pour parler de leur expérience et des réussites et difficultés éprouvées en classe. «On doit garder le contact avec les enseignants et les éducateurs de la petite enfance, dit-elle. Leur demander comment ils vont et de quoi ils ont besoin.»

Ce nouveau modèle axé sur la collaboration représente un changement de culture important. 

Il faut bien comprendre, cependant, que ce nouveau modèle axé sur la collaboration représente un changement de culture important pour les enseignants habitués à travailler seuls. Au cours de l’été, les conseils scolaires ont tenu des rencontres informelles et des séances de formation officielles pour les enseignants et éducateurs de la petite enfance, de la maternelle et du jardin d’enfants. D’autres activités de perfectionnement professionnel sont prévues au cours de l’année scolaire à venir, pour faire face aux problèmes au fur et à mesure qu’ils se présentent.

«On sent beaucoup de nervosité», concède Jim Ryan, EAO, président de l’Association des enseignantes et des enseignants catholiques anglo-ontariens, laquelle a dépensé plus de 500 000 dollars cette année pour organiser des ateliers et formations pour ses membres enseignant à la maternelle et au jardin d’enfants. «Il s’agit d’une nouvelle façon de faire les choses, mais je crois que bon nombre d’enseignants ont hâte de travailler avec d’autres professionnels.»

Céline Dahary, EAO, est une enseignante francophone très admirée de ses collègues, qui possède 26 ans d’expérience. Elle enseigne au préscolaire à l’Académie de la Moraine à Richmond Hill et a déjà travaillé en équipe avec des enseignants et aides-enseignants. Elle se questionne cependant sur les modifications qui seront nécessaires en 2011, lorsque son école appliquera le programme provincial.

«J’ai déjà travaillé avec d’autres enseignants. Nous avions la même stratégie et la même approche, et ce fut une année merveilleuse, dit-elle. Mais il est possible que deux personnes ne partagent pas la même philosophie, ce qui peut être très difficile.»

Sheron Figueroa, EAO, enseignante au préscolaire qui travaille à l’école publique Military Trail, l’une des 71 écoles du Toronto District School Board sélectionnées pour la mise en œuvre du programme cet automne, est bien consciente qu’elle s’aventure en terrain inconnu.

«L’inconnu me rend nerveuse, comme tout le monde», dit-elle. Mais elle a également hâte d’explorer la possibilité d’une nouvelle dynamique dans sa salle de classe. «Je vais avoir à mes côtés, à temps plein, une personne avec qui je pourrai facilement discuter de mes idées. J’espère que nous serons des partenaires d’apprentissage.»

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Sébastien Gest, EAO, enseignant d’éducation physique, fait danser les élèves du jardin d’enfants dans la classe de Julie Lacoursière, EAO, à l’école La Mosaïque de Toronto.

Kajeinthinee McJoy est tout aussi enthousiaste. Sa fille Jeremia, qui a presque quatre ans, fera son entrée en maternelle à l’école Military Trail cet automne. «Je suis très contente qu’elle aille à la maternelle à temps plein au lieu d’aller au service de garde, dit-elle. La première année sera plus facile pour elle parce qu’elle apprendra à se faire des amis et à jouer en classe.»

À certains égards, cette école pour enfants en difficulté située dans un quartier multiculturel à faible revenu dans l’est de Toronto reflète déjà la volonté de la province d’assurer une transition intégrée des services de garde présco­laires à la maternelle et au jardin d’enfants. Stratégiquement installé dans l’aile du jardin d’enfants de l’école Military Trail, un centre de littératie pour les parents et familles (dont les coûts sont assumés par le conseil scolaire) attire régulièrement de 50 à 60 parents, dont Mme McJoy. Ce programme est l’une des raisons pour lesquelles elle se sent si à l’aise d’envoyer sa fille à l’école cet automne.

Cependant, comme de nombreuses autres écoles dans la province, Military Trail n’a aucun plan visant à ajouter un service de garde géré par l’école tel que recommandé par Charles Pascal et ordonné par la législation provinciale, qui prévoit la mise en place par les conseils scolaires d’un service de garde prolongé avant et après la journée d’école. L’incertitude liée aux frais du programme et à son contenu ainsi que d’autres questions de logistique ont généré une faible demande de la part des parents. Jim Grieve estime que seulement 10 à 15 pour cent des écoles offriront aux parents un programme de journée prolongée dans leurs services de garde, selon un modèle de recouvrement des coûts. Il espère qu’environ 70 pour cent des écoles le feront après un certain temps.

Différences régionales

Les obstacles diffèrent d’une région à l’autre. «La plupart des conseils scolaires du Nord couvrent de très vastes territoires et cela rend la chose infaisable», met en garde Lori Lukinuk, conseillère scolaire de Thunder Bay et première vice-présidente de l’Ontario Public School Boards’ Association. Elle ajoute que la province n’offre aucun financement pour le transport des élèves inscrits aux pro­grammes de service de garde après les heures de classe.

Dans le sud de la province, à l’Avon Maitland District School Board, qui sert des collectivités rurales et de petite taille, on s’inquiète également de la manière d’ajouter cette nouvelle composante. «Nous voulons aller de l’avant, mais le faire se révèle rapidement un défi», affirme Chuck Reid, EAO, directeur du conseil scolaire.

Le faible taux de participation cette année inquiète les défenseurs des garderies, qui ont travaillé fort pour promouvoir le concept d’une journée d’apprentissage sans interruption grâce à une garderie en milieu scolaire.

Cette journée ininterrompue était l’un des éléments de base du rapport Pascal, fait remarquer Martha Friendly, directrice générale du Childcare Resource and Research Unit, un centre de recherche en politiques. «Si nous ne mettons pas en place la journée ininterrompue, nous continuerons de faire face à un ensemble de mesures disparates.»

Annie Kidder, fondatrice de People For Education, ajoute : «J’espère que nous ne nous retrouvons pas seulement avec l’école à temps plein pour les enfants de quatre et cinq ans, parce que je ne crois pas que cela était l’objectif.»

 Le concept d’apprentissage fondé sur le jeu gagne en popularité comme stratégie efficace.  

L’Ottawa Catholic District School Board, qui a mis sur pied un service de soins aux enfants et qui offre depuis longtemps des programmes après les heures de classe, est une rare exception. Il prévoit, en effet, offrir des journées complètes pour la maternelle et le jardin d’enfants cet automne dans 12 de ses écoles. Karin Guité, gestionnaire des services de garde pour le conseil scolaire, estime que les écoles devront attirer environ 20 élèves pour assurer la viabilité du programme. Son conseil scolaire s’attend à ce que l’éducatrice ou l’éducateur de la petite enfance responsable des programmes après les heures de classe ait une étroite relation avec les classes préscolaires, en arrivant vers 13 h 30 pour assurer une bonne transition.

Pat Hamilton, dont la fillette de quatre ans, Marlee, est inscrite en maternelle à l’école catholique St. Patrick, se réjouit : en plus de payer moins cher pour le service de garde, puisque Marlee est inscrite à la maternelle à temps plein, Mme Hamilton pourra aller chercher sa fille et son fils, Callum, inscrit en 2e année, en même temps.

Après le début des classes en septembre, l’accent sera mis sur le nouveau programme d’apprentissage pour les jeunes enfants de la maternelle et du jardin d’enfants, créé à partir du programme de 2006 du jardin d’enfants et d’un document bien établi, L’apprentissage des jeunes enfants à la portée de tous dès aujourd’hui. Le document sur le nouveau programme restera provisoire pendant un an afin de permettre aux enseignants et éducateurs de la petite enfance de fournir des commentaires.

Le concept d’apprentissage fondé sur le jeu gagne en popularité comme stratégie efficace pour intéresser les jeunes enfants et les lancer sur la voie de la réussite scolaire. Parmi les histoires de réussite, notons celle de l’école publique Bruce, dont la fermeture, prévue en 2002, a pu être évitée lorsque le Toronto District School Board a sélectionné l’établissement pour faire la démonstration d’une intégration des services de garde, de la maternelle et du jardin d’enfants pour les enfants de quatre et cinq ans, et de services de soutien aux parents. Cette approche fondée sur la collaboration a été couronnée de succès – l’école Bruce a maintenant une liste d’attente – tout comme son approche de l’apprentissage fondée sur le jeu employant un enseignant et un éducateur de la petite enfance dans la salle de classe.

À l’école Bruce, l’apprentissage par le jeu fait l’objet d’une joyeuse démonstration dans la salle 3 du jardin d’enfants, un ancien gymnase transformé dans le but de stimuler l’imagination. L’enseignante Dora Bilic, EAO, et deux éducatrices de la petite enfance, Caitlin Paterson, EPE, et Barbara Lambrou, EPE, arpentent le local en travaillant avec les quatre et cinq ans en petits groupes ou avec la classe. Les enfants peuvent se déplacer à volonté d’une aire d’activités à l’autre, d’une table d’eau pour des expériences scientifiques à une alcôve pour le théâtre et l’art, en passant par une chaise de lecture, un espace pour les mathématiques ou même un espace pour jouer avec des blocs en bois.

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Caitlin Paterson, EPE, travaille avec un autre éducateur de la petite enfance et avec un enseignant à l’école publique Bruce de Toronto.

On pourrait croire qu’il s’agit d’un jeu d’enfant, mais ce n’est pas le cas.

Une sortie récente dans la cour d’école afin d’étudier les ombres avait toute l’apparence d’un jeu : pendant que certains enfants se tenaient au soleil pour projeter une ombre, d’autres en dessinaient le contour sur l’asphalte. Auparavant, les enseignants et éducateurs de la petite enfance avaient prévu comment rendre cette expérience d’apprentissage ludique aussi enrichissante que possible, notamment en faisant travailler les élèves en équipes pour développer leur sociabilité et en leur faisant écrire des observations pour améliorer leurs aptitudes à la recherche scientifique. Plus tard, des photos de la sortie ont été accrochées aux murs avec les explications des élèves concernant leurs découvertes.

«Quand le soleil est caché, nos ombres disparaissent, a écrit un enfant. Quand il revient, nos ombres reviennent aussi.»

Selon le directeur de l’école Bruce, Jonathan Root, EAO, cette approche favorise un sens de l’émerveillement chez les enfants et nourrit leur enthousiasme pour l’apprentissage. «Il s’agit d’un jeu, mais ce jeu a un but et des objectifs éducatifs.»

À l’école Bruce et à quelques autres écoles, l’apprentissage à temps plein des jeunes enfants est déjà devenu réalité. Pour les autres établissements se dépêchant de mettre en œuvre la vision de la province, les mois à venir constitueront une épreuve testant la capacité d’apprentissage de chacun. «Les résultats seront révolutionnaires, prévoit Charles Pascal. L’approche que nous adoptons pour y parvenir représente une évolution.»

Qui est premier de classe?

En élargissant son programme de maternelle et de jardins d’enfants à temps plein pour les élèves de quatre et cinq ans, l’Ontario devient premier de classe au Canada.

Voici ce qui se passe ailleurs :

Et ensuite?

Parmi les recommandations du rapport de Charles Pascal sur l’apprentissage des jeunes enfants, Dans l’optique de notre meilleur avenir, celle qui aura le plus de ramifications propose de mettre un terme à la fragmentation des services aux enfants de zéro à 12 ans et aux familles.

En avril 2010, le gouvernement provincial a nommé M. Pascal conseiller spécial de la ministre des Services à l’enfance et à la jeunesse pour travailler avec les municipalités, les conseils scolaires, les organismes sans but lucratif et d’autres intervenants afin d’assurer une meilleure coordination des services et d’en améliorer l’accès pour les familles ayant des jeunes enfants. En avril dernier, la ministre de l’Éducation, Leona Dombrowsky, et la ministre des Services à l’enfance et à la jeunesse, Laurel Broten, ont d’abord annoncé que les responsabilités en matière de politiques et de programmes de la garde d’enfants passeront du ministère des Services à l’enfance et à la jeunesse au ministère de l’Éducation.

«Réunir la garde d’enfants et l’éducation sous l’autorité d’un seul ministère permettra de créer un système plus intégré, qui favorisera de meilleures transitions pour les jeunes enfants et leur famille», ont-elles indiqué dans une lettre ouverte.

Dans son rapport, Charles Pascal a recommandé la création d’un réseau intégré de centres Meilleur départ pour les enfants et leur famille, tels que ceux mis en place dans le district de Timiskaming, dans les régions rurales de Lambton et de Chatham-Kent, et dans l’est d’Hamilton. Les familles ont accès à une série de services liés à l’apprentissage, aux soins et au développement sain des jeunes enfants dans leur quartier.

«Nous poursuivrons sur la lancée de Meilleur départ», explique Charles Pascal, en donnant des exemples phares au cours des 12 à 18 mois à venir pour faire la démonstration de la coordination des services municipaux et éducatifs de soins aux enfants et pour améliorer l’accès aux interventions précoces et à d’autres programmes.

«L’accueil des enfants de quatre et cinq ans à la maternelle et au jardin d’enfants est un accomplissement remarquable en soi, ajoute M. Pascal, parlant des réalisations de la province à ce jour. Toutefois, ce qui arrive aux enfants avant l’âge de 3,8 ans (l’âge où les enfants peuvent entrer à la maternelle) est d’une importance capitale pour que cet investissement soit encore plus rentable.»

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Des mois avant d’entrer à la maternelle, cette élève a la chance d’explorer l’apprentissage par le jeu.

Préoccupations des écoles de langue française

Pour des raisons culturelles, linguistiques et éducatives, les écoles de langue française de l’Ontario ont été des pionnières en offrant des classes de maternelle et de jardin d’enfants à temps plein dès le milieu des années 1990. Aujourd’hui, les responsables scolaires francophones accueillent d’emblée la décision de la province d’offrir deux années d’apprentissage en bas âge à tous dès 2015-2016. Ils mentionnent, toutefois, qu’il pourrait y avoir des conséquences imprévues dans leurs écoles.

On s’inquiète surtout de la possibilité d’une concurrence accrue pour l’inscription d’enfants d’âge préscolaire dans des conseils scolaires publics et catholiques de langue anglaise offrant des programmes d’immersion française.

«C’est une question qui nous préoccupe», affirme Jean-Luc Bernard, EAO, directeur de l’éducation au Conseil scolaire de district du Centre-Sud-Ouest, le plus grand conseil scolaire de langue française de la province, qui a des écoles de Windsor à Trenton. En général, les écoles de langue française accueillent des élèves d’un vaste territoire géographique, ce qui nécessite leur transport par autobus.

«Si une école de votre quartier offre un programme d’immersion française au niveau de la maternelle et du jardin d’enfants alors que l’école de langue française est à 45 minutes d’autobus, quelle sera votre préférence?», demande M. Bernard.

Un autre problème est l’augmentation de la demande d’éducatrices et d’éducateurs de la petite enfance qui soient francophones à la suite de la mise en œuvre intégrale du programme provincial.

«Notre grande préoccupation en ce moment, c’est d’avoir suffisamment d’éducateurs de la petite enfance et, apparemment, nous en avons assez», affirme M. Bernard. Cependant, il prévoit qu’une fois la mise en œuvre du programme terminée, on se retrouvera avec une pénurie d’éducateurs, et les conseils scolaires en milieu urbain pourraient être en mesure d’offrir de meilleurs salaires et avantages sociaux.

À l’Académie de la Moraine, à Richmond Hill, qui a deux classes de maternelle et deux classes de jardin d’enfants, le directeur Baher Morcos, EAO, s’inquiète de ne pas être en mesure de trouver des éducatrices et éducateurs de la petite enfance qualifiés quand son école sera ajoutée au programme provincial en 2011. Les éducateurs de la petite enfance francophones seront en forte demande dans les salles de classe et pour les services de garde en milieu scolaire.

À l’heure actuelle, un service privé de garderies est en place dans son école de 230 élèves, mais il s’attend à des modifications à cet arrangement, en fonction des règlements de la province. «De nombreuses questions subsistent», dit M. Morcos. Parmi ces questions, notons les conflits possibles entre les écoles et les parents à propos des coûts et les arrangements logistiques concernant les services de garde avant et après les heures de classe. «Cela va représenter tout un défi.»